23 Janvier 2032

Bonjour.

Excusez-moi, c’est un peu impressionnant d’être là devant cette assemblée. Je remercie la convention de m’avoir invité. Mon nom est Antoine Gébeau, je suis le maire de Saint-Gonchain, une commune de l'Ouest de la France, d’un peu plus de 2000 habitants. Je suis élu local depuis mars 2020, cela fera donc 12 ans dans quelques semaines. Vous m’avez demandé de raconter cette décennie de changements, de témoigner. Merci encore, c'est important, pour moi et pour nous tous.

Je vais commencer par le début, le début des années 20. J'étais second sur la liste pour les élections municipales. J'avais dit oui au maire sortant qui se représentait, un ami. Je m'ennuyais sans doute un peu dans mon métier d'urbaniste à ce moment-là, j'avais l'impression de faire toujours le même projet. Et puis, j'avais la sensation que quelque chose ne tournait pas rond, et l’envie d’agir. Je n'avais pas réalisé ce dans quoi je m'engageais, pas du tout. J'ai été élu, il n'y avait qu'une liste, et je me suis retrouvé en mars 2020 premier adjoint, à « l'urbanisme durable et à l'économie circulaire ».

Il y avait bien eu quelques signes précurseurs que l'on n'avait pas voulu voir. Un maire breton avait décidé d'interdire l'épandage de produits chimiques dans les champs à 150 m des habitations. Au début cela avait bien fait rire les autorités, et puis un peu moins quand il a commencé à être suivi par des collègues un peu partout en France. Mais quand les tribunaux au début de l'été 2020 leur ont donné raison, elles n'ont plus rigolé du tout les autorités. Ça a été une vraie traînée de poudre. En quelques semaines, toutes les lisières agricoles des villes ont été déclarées impropres à l’agriculture conventionnelle, et devaient être laissées en friche ou passées en bio. Cela représentait à l'époque plus de 5 % des terres cultivées, mais chez nous c'était beaucoup plus. La commune s'était développée pendant vingt ans en aménageant un champ après l'autre pour y construire des lotissements pour ceux qui travaillaient dans la métropole. Partout, le monde agricole était au contact avec l'habitat. Un contact qui était déjà rugueux, mais là c'est devenu une guerre ouverte.

Vous imaginez bien qu'en tant qu'élus, on était coincés au milieu d'un enjeu qui nous dépassait, mais dont on comprenait bien qu'il était important. Alors on allait d'incendie en incendie, calmant les uns, expliquant aux autres qu'il allait falloir changer leurs pratiques agricoles, mobilisant tout le monde pour accompagner ces transformations. Mais tout cela n'était rien par rapport à ce qui nous attendait.

Je vais essayer d'être précis, car l'enchaînement des évènements est important. À l'automne 2020 il y a eu les élections américaines, avec l'arrivée surprise de cette jeune présidente démocrate, et la fuite au Mexique de Donald Trump avant même d'avoir fini son mandat. Dès son arrivée au bureau ovale, elle fait sauter une tête : celle d'Andrew Wheeler, un ancien lobbyiste de l'industrie du charbon placé par Trump à la tête de l'Agence de protection de l'Environnement. Il est remplacé par Paula Stewart, vous en avez sans doute entendu parler, une scientifique de l’Université de Columbia, qui dès son entrée en poste, lance une série de mesures d'urgence. Le retrait du glyphosate des champs américains en faisait partie.

Ça couvait depuis des mois, avec plus de 40 000 plaintes déposées contre le fabricant, notamment par des agriculteurs. Mais ce n'est plus Monsanto qui était visé : l'entreprise américaine avait opportunément accepté l'offre d'achat de l'allemand Bayer pour un montant complètement délirant, juste avant cette flambée judiciaire. Monsanto étant passé sous pavillon européen, l'administration américaine avait les mains libres pour taper fort. Ce n'était pas le premier scandale sanitaire que l'on vivait, à l'époque même les vaches devenaient folles, mais c'est certainement celui qui a eu le plus d'impacts sur nos modes de vie. Dès la conférence de presse de Paula Stewart annonçant l'interdiction d'usage du glyphosate à partir du 1er janvier 2021, l'action Bayer s’est effondrée à la bourse de Francfort. Mais ça, ce n'est pas le plus grave. C'est l’Organisation Mondiale de la Santé qui se réveille ensuite, et annonce une nouvelle enquête internationale sur l'ensemble des produits phytosanitaires utilisés pour l'agriculture. Les premiers résultats tombent rapidement, et ils sont accablants. Avant la fin de l’année, toutes les autorités sanitaires ont mis sur la touche au moins temporairement les principaux produits phytosanitaires.

Le choc a été massif : il a fallu brutalement arrêter d’utiliser des produits qui étaient devenus indispensables aux agriculteurs. Un arrêt brutal de la machine agricole dans les pays développés. On a dû tout réorganiser, pour cultiver mieux et produire suffisamment pour nourrir la population. Ça a été l'explosion, on était sans arrêt sur le front. C'est à ce moment-là que le maire de ma commune a décidé de jeter l'éponge, comme des milliers d'autres partout en France. Je me suis retrouvé maire par défaut, puis président de la communauté de commune, par le hasard de l'histoire. Quelle histoire.

La crise a fait réaliser à chacun l’importance de ces terres agricoles de lisière, qu’on pensait juste bonnes à occuper les ruraux dans l’année et dépayser les urbains pendant les vacances. Mais surtout ces terres étaient vouées à servir de zone d’extension à la ville. Tout à coup, elles sont redevenues vitales, d’autant plus que les rendements sont devenus plus aléatoires avec les techniques biologiques et le changement climatique, et que la population n’a pas cessé d’augmenter.

L’État a traîné à agir (il a surtout organisé des colloques et réuni des commissions), mais localement élus et citoyens se sont mobilisés : de la plus grande métropole à la plus petite commune rurale, tous ont instauré un moratoire sur la consommation des terres agricoles, puis marqué symboliquement la fin définitive de la ville par des plantations d’arbres fruitiers.

C’était en 2022. C’était beau et effrayant. On se savait plus comment faire la ville. L’impact a été énorme, il a fallu tout réinventer pour répondre aux besoins d’habitat, de commerce, de développement économique… Bref continuer à construire la ville, mais sans l’étendre. On a rapidement recensé puis mobilisé tous les espaces potentiels pour répondre à la demande de la croissance urbaine sans s’étaler dans les champs : les bâtiments sous-utilisés, les délaissés routiers, les pelouses des parcs d’activité, les jardins de lotissement, les toits, les golfs, les friches urbaines et même les sous-sols…

J'ai passé beaucoup de temps posté à la lisière de la ville. Des années à retisser les liens entre les habitants et les agriculteurs, conversation après conversation. Les premiers avaient besoin de manger, mais surtout de comprendre. Les seconds avaient besoin de bras, mais aussi d'un nouveau savoir-faire pour déployer partout une agriculture en intelligence avec les sols, les paysages et les caprices de la nature. Les déchets des urbains devenaient l'engrais des ruraux, et les weekends, on se retrouvait au bord des champs pour reconstituer une à une les haies arrachées par nos aînés.

Mais j’ai surtout travaillé sans relâche pour mettre au point les alternatives au grignotage de nos terres agricoles. Faire la ville sur la ville, mais vraiment. Ce n’était pas simple au début. Il a fallu tout apprendre, mais à la ville comme aux champs, plutôt que de couler du béton ou d'épandre des produits, on a décidé d’affronter la complexité des choses. On voulait faire la ville autrement, et on le faisait vraiment. En une poignée d'années on a réduit drastiquement notre consommation de sol et engagé un vaste chantier pour refaire la ville au lieu de l'étendre. Isoler partout, poser de nouveaux étages sur des bâtiments, glisser un nouveau logement entre deux maisons...

On s'est adapté aux changements du climat, mais on a surtout compris comment devenir adaptables. Maintenant qu'on a passé la grande crise agricole, on sait que les solutions n'existent que dans la coopération. Les habitants ont compris pendant ces années qu'il fallait se mobiliser et faire, plutôt que de venir se plaindre dans le bureau du maire. D'ailleurs je n'ai plus de bureau, la mairie est transformée en espace de service mutualisé, et tout se décide désormais à un niveau territorial plus large, à l'échelle des problèmes réels et pas des alliances politiques. Mais le maire est toujours là, pour écouter, expliquer et parfois montrer la voie. Ce n'est peut-être plus le même métier, mais qu'est-ce qu'il est beau.

Je me souviens très nettement de ce printemps 2026, je venais à nouveau d'être élu président de la communauté de communes, mais pour la première fois directement par les citoyens de tout le territoire. Je sillonnais les routes de la communauté pour rencontrer tous les élus, un par un, pour les convaincre qu'il fallait encore accélérer la transition. J'y passais mes journées et mes nuits. C'était le coucher du soleil, la fin d'une belle journée de printemps et j'ai mécaniquement mis en marche mes essuie-glaces pour nettoyer mon pare-brise. Je me suis arrêté sur le bord d'un champ et je suis sorti regarder ma voiture : elle était criblée de petits insectes, comme dans mon enfance. Et c'est là que j'ai entendu le chant des chardonnerets, cachés dans une haie encore très jeune. Les insectes, les oiseaux, ils sont revenus.

On a réussi ça, et plein d'autres choses. Mais... je l'annonce aujourd'hui, dans quelques semaines je terminerai mon mandat, et ce sera le dernier. À 55 ans, bientôt 56, j'ai décidé de ne pas me représenter. Je ne jette pas l'éponge, non, je passe la main c'est très différent. Je n'aurai jamais imaginé me retrouver autant au cœur des grandes transformations de cette décennie, mais c'est à vous d'écrire la suite.

Moi, je vais reprendre mon métier d'urbaniste. Il a tellement changé.