1. La ville disloquée

Si l’on construisait actuellement des villes, on les construirait à la campagne, l’air y serait plus sain. — Commerson, Petite encyclopédie bouffonne, 1860.

LE MONDE-VILLE

La ville s’étend. Évidemment, nous sommes de plus en plus nombreux. Nous n’étions qu’un peu plus de 5 milliards à peupler la planète il y a trente ans, et déjà nous pensions être nombreux. Mais nous sommes aujourd'hui 7,5 milliards.

Dans trente ans, non seulement nous serons sans doute 10 milliards, mais plus de 65% des humains seront aussi des urbains, contre 55% aujourd'hui. Toute la croissance de la population va se concentrer dans les villes, en faisant exploser leur population de 50%. Massif. Cette croissance sera concentrée sur l’Asie et l’Afrique sub-saharienne, mais cette tendance concerne aussi la France.

Alors les villes s'étendent. Vite, trop vite sans doute. La surface des espaces urbains a doublé ces trente dernières années, et devrait s’étendre d'encore 1,2 million de kilomètres carrés d’ici 2050. Cette conquête des campagnes par les villes correspond à l’équivalent d’une ville comme Londres toutes les sept semaines, ou plus de 30 mètres carrés toutes les secondes, rien qu’en Europe.

APPRENDRE À COMPTER

Si la croissance de la ville est vraiment un problème, encore faut-il mesurer correctement le phénomène pour s’y confronter. Tout et n'importe quoi a été dit en France sur la croissance de la ville, mais surtout n’importe quoi. Une nouvelle unité de surface a même été inventée pour l’occasion : le « département », sans préciser s’il s’agit de la Sarthe (6 206 km²) ou de la Guyane (13 fois plus grand). Étrange, mais pourquoi pas, alors allons-y comme cela, en prenant comme référence la surface moyenne d'un département métropolitain (5 750 km²).

Pour beaucoup donc, la ville consomme en France la surface d'un département tous les 10 ans (3 260 occurrences sur Google). Mais certains ont manifestement des données plus précises, et aussi plus inquiétantes : le rythme serait en fait d'un département tous les 7 ans (2 050 occurrences). Un ancien président de la République aurait même évoqué une consommation d'un département par an, mais il en faisait peut-être un peu trop.

Revenons aux origines du problème pour clarifier tout ça : les sources de données. D'un côté, nous avons Terruti-Lucas, de l'autre côté Corine Land Cover. Ce ne sont pas des équipes italiennes et anglaises qui s’affrontent sur des terrains de football, mais les noms de code d’études très sérieuses qui produisent régulièrement des chiffres sur la croissance de la tache urbaine en France.

L'enquête Terruti-Lucas procède par sondages : plus de 300 000 points répartis en France dont la localisation est jalousement tenue secrète. Tous les ans ou presque, on vérifie l'usage du sol sur ces points sur le terrain, et on extrapole à l’échelle de la France. Une analyse très fine donc, mais qui peine à donner des résultats précis à l'échelle nationale. Les 7 ans viennent de là.

Il n’y a en revanche pas de vérification terrain pour élaborer les données de Corine Land Cover, tout provient de photos satellites. Pas d'extrapolation hasardeuse ici puisque tout le territoire est analysé, mais de façon beaucoup moins précise : l’analyse repère mal les changements d'usage des sols de moins de quelques hectares. Alors forcément les résultats sont différents, très différents même.

Mais pourtant, comment comprendre un phénomène si l'on n'est pas capable de le mesurer correctement ? Nous en avons désormais les moyens puisque de nouvelles données toutes fraîches viennent d'être publiées par le Cerema, l'IGN et l'IRSTEA, trois organismes techniques et de recherche de l’État. Des informations très précises issues des fichiers fonciers qui servent à l'établissement des impôts - c'est dire si elles sont fiables. Ces données permettent d’analyser les dynamiques d’artificialisation, c’est-à-dire le changement d’état de sols agricoles, naturels ou forestiers vers des usages urbains de toute nature. En manipulant les 30 000 lignes de cette base de données, on tombe sur des chiffres bien différents de ceux énoncés précédemment. Entre 2010 et 2017, nous avons artificialisé en France métropolitaine environ 30 000 hectares par an. Si l'on rapporte cette surface à la taille d'un département moyen, cela équivaut à un département... tous les 20 ans. Le prochain qui dit ou écrit autre chose, vous me l'envoyez.

Alors, ce ne serait finalement pas si grave ? Évidemment si, ne refermez pas encore ce livre. D'abord parce que la tendance n’est pas satisfaisante : après un relatif ralentissement du rythme de consommation de sols lié à la crise de 2008, on constate une reprise de vitesse sur les dernières données. Mais aussi parce que 30 000 hectares par an, c’est vraiment beaucoup de terres artificialisées. Presque trois fois la surface de la ville de Paris, dix-huit aéroports à Notre-Dame-des-Landes ou 375 projets EuropaCity dans le Triangle de Gonesse. Tous les ans. Ce sont 5 terrains de football aux normes l'IFAB pour les rencontres internationales. Cinq terrains, mais toutes les heures, de nuit comme de jour, et même le week-end. Sans tribune dans Libé, sans manifestation, sans abribus cassé. En silence et dans l'indifférence générale.

UNE CROISSANCE INEFFICACE

La ville grandit vite, très vite, en France comme ailleurs. Cette croissance pourrait paraître logique dans un contexte d'augmentation de la population, mais elle en a perdu le sens. La consommation de sols pour bâtir la ville a accéléré à partir des années 1960 à un rythme dépassant très largement l'accroissement de la population, jusqu'à lui être trois fois supérieur. La croissance de la ville est devenue moins efficace, en offrant de moins en moins de services aux urbains sur toujours plus de sol. Car c’est cela l’étalement urbain : une croissance inefficace de la ville.

Croissance de la population et des surfaces artificialisées en France. Indice 100 en 1954. Polèse, Shearmur et Terral (2015)

Pourtant, si l'on regarde une cartographie des différents rythmes de consommation d’espaces naturels, agricoles ou forestiers (ou ENAF, mais rien à voir avec le pâté) des territoires en France métropolitaine, on retrouve en tête les espaces dont le dynamisme démographique et économique est bien connu : l'Île-de-France, les grandes métropoles et les espaces littoraux atlantiques et méditerranéens. Alors l’artificialisation des sols serait directement liée au dynamisme des territoires ? Si on analyse les choses plus finement, l'image est beaucoup moins claire.

Observons deux régions de surface comparable pendant la période 2010-2015 : les Pays de la Loire et la Bourgogne. Hors de propos ici de comparer la qualité de leurs crus respectifs sur ces années clés, mais constatons qu'en matière de dynamique démographique et économique, les tendances sont plus que contrastées. Pendant que les Pays de la Loire accueillent près de 150 000 habitants et 20 000 emplois supplémentaires, la Bourgogne voit sa population se réduire de près de 1 000 habitants et perd 20 000 emplois. Pourtant l'artificialisation des sols se poursuit aussi en Bourgogne, et à un rythme soutenu : plus de 800 hectares par an, soit 30% de la consommation des Pays de la Loire pendant la même période.

Effectuons une autre analyse. Sur la même période 2010-2015, plus de 14 000 communes en France ont perdu près de 650 000 habitants. Et pourtant, dans ces mêmes communes, pas moins de 27 500 hectares ont été artificialisés pour des usages d’habitat. Plus du quart de la consommation nationale de sol pour le logement a donc eu lieu dans des communes qui perdent des habitants…

La croissance de la ville n'est donc pas seulement plus rapide que celle de sa population, elle en est désormais décorrélée. Elle croît en surface même quand elle perd habitants et emplois. Nous ne savons plus faire (la) ville. Elle s'étale jusqu'à prendre le risque de se disloquer. Mais la faute à qui ? À la voiture bien entendu.

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