Pour se réinventer, les villes devraient prendre la clé des temps

Tribune de Luc GWIAZDZINSKI, Benjamin PRADEL et Sylvain GRISOT parue dans Libération le 5 mai 2020.

Luc Gwiazdzinski est géographe (Université Grenoble Alpes). Il a publié une quinzaine d’ouvrages sur les questions de temps, de mobilité, de chrono-urbanisme parmi lesquels : « La ville 24h/24 », « Chronotopies » et « Saturations ».

Benjamin Pradel est sociologue, praticien et chercheur en études urbaines (mobilité, habiter, temporalité, espaces publics) à Kaleido'Scop. Il est cofondateur d'Intermède, acteur de l'occupation temporaire de bâtiments vacants.

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La crise sanitaire a mis en évidence notre vulnérabilité et celle de nos organisations et de nos territoires. Elle met également à l’épreuve nos manières habituelles de penser, de gérer et de fabriquer les villes et les territoires. Le déconfinement arrive et avec lui la nécessité de trouver des solutions pour vivre ensemble à distance.

Dans cet incroyable chantier, la clé des temps apparaît soudain comme une piste d’expérimentation : lissage des heures de pointe pour éviter la surcharge des transports en commun, aménagement de pistes cyclables temporaires et de rues lentes, mais aussi imposition de plages horaires strictes limitant la pratique sportive et la durée des sorties. L’approche temporelle devient un signal fort que la crise révèle en pointillé. Un urbanisme des temps et des mobilités semble tout à coup émerger dans la recherche pour bien habiter la ville de la pandémie et gérer au mieux le « déconfinement » en maintenant la distanciation physique. Au-delà des premières expériences, elle peut s’imposer comme un nouveau paradigme pour repenser des territoires plus résilients face aux crises à venir, des cités adaptables aux changements sociétaux et aux besoins des citoyens à court, moyen et long terme

AMÉNAGER LES TEMPS POUR GAGNER DE L’ESPACE

Les villes ne sont pas des structures figées mais des entités qui évoluent selon des rythmes quotidiens, hebdomadaires, mensuels, saisonniers et séculaires, mais aussi en fonction d’événements, d’accidents et d’usages changeants et difficiles à articuler. Pourtant, si on a souvent aménagé l’espace pour gagner du temps, on a trop rarement aménagé les temps pour gagner de l’espace. Les cartes d’une France et d’une Europe rétrécies par le développement des trains à grande vitesse en sont la médiatique illustration.

Des politiques temporelles furent bien lancées dans les années 70 autour de l’étalement des vacances, de l’assouplissement du temps de travail et de l’animation urbaine. Certaines expériences comme « Bison futé », l’heure d’été ou les calendriers de vacances scolaires par zone ont même survécu. Au début des années 2000, à la suite de l’Italie, des expériences de « bureaux du temps » (SaintDenis, la Gironde, Poitiers, Belfort, Rennes…), en lien avec la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (Datar), ont permis des avancées locales en matière d’observation, de sensibilisation, de représentation et quelques expérimentations intéressantes sur l’adaptation horaire des services ou la synchronisation événementielle. Mais dans l’action aménagiste et l’urbanisme opérationnel, l’idylle entre le temps et l’espace a souvent tourné court.

UN URBANISME PLUS FRUGAL

Si une pensée temporelle de la ville existe bien dans la recherche avec un appareil conceptuel qui s’est même progressivement développé depuis la fin des années 90 (chrono-urbanisme, ville malléable, urbanisme temporaire ou temporel, ville réversible, urbanisme tactique…), l’approche a longtemps peiné à prendre forme. Le regain d’intérêt actuel permet d’envisager une inflexion de la fabrique de la ville et des territoires vers davantage de résilience. Il ouvre la voie à un urbanisme plus frugal et soutenable et permet d’esquisser la figure d’une ville se transformant sur elle-même en installant au centre les usages : pensée circulaire et rythmique, intensification et réemploi de l’existant.

L’urbanisme est longtemps resté concentré sur l’année voire la décennie du projet urbain, en négligeant de travailler les temps du quotidien et de s’en saisir pleinement comme outils de transformation durable de la ville. Bâtir des territoires résilients ne signifie pas seulement les ajuster face à la pandémie en cours, mais apprendre à rendre la ville adaptable en continu, la transformer en un système souple, multiscalaire et organisé pour réagir aux autres chocs à venir.

Cette approche temporelle a de nombreux avantages. En termes de politiques publiques, le temps est l’un des rares enjeux dont la responsabilité soit vraiment partagée. Tous les secteurs de la vie collective et du quotidien sont concernés : transports, services publics et privés, habitat, écoles, crèches, commerces, équipements culturels et de loisirs… Compétence de tout le monde et de personne, le temps est un sujet qui permet d’engager le débat avec l’ensemble des acteurs publics et privés, individuels et collectifs, oblige au partenariat, stimule l’intelligence collective et permet des expérimentations douces. Les pistes cyclables qui se déploient actuellement dans l’urgence en sont une bonne illustration. Ces transformations temporaires mais concrètes, réversibles et soutenables, illustrent un nouveau rythme du projet où l’évolution se fait par itérations successives, loin de la vision descendante, écrasante et définitive de l’urbaniste démiurge ou du prince éclairé.

UNE VILLE PLUS MESURÉE

Tactique, temporaire, réversible, transitoire, éphémère, les qualificatifs se multiplient comme autant de signaux œuvrant pour le déploiement d’une approche temporelle globale. La clé des temps est un outil favorisant la transition vers de nouveaux modes d’organisation de nos territoires. Elle permet de penser une ville plus mesurée dans l’utilisation d’un espace rare, de développer une pensée circulaire et inclusive, d’intensifier les usages de l’existant pour tous et de pousser le réemploi en organisant différemment la fabrique des lieux. Le temps nous inscrit dans une dynamique de l’organisation de la rue et de prise en compte des différents modes de vie dans la gouvernance des territoires.

Au-delà des premières pistes qui émergent pour répondre à la crise, on peut repenser à un quotidien urbain aux possibilités renouvelées et ouvrir quelques chantiers à différentes échéances : programmation des horaires des services (administrations, transport, etc.) pour une utilisation moins intense ou plus différenciée ; mélange des vitesses et cohabitation des modes de déplacement comme partage modal ; développement des proximités pour réduire le temps de déplacement entre producteurs et consommateurs, domicile et travail, services et citoyens dans la logique de la «ville du quart d’heure» et des circuits courts ; valorisation de la lenteur et de l’immobilité comme ressources et préservation de lieux non saturés comme contrepoids des villes intenses ; évaluation de l’occupation réelle des espaces bâtis et fonciers publics pour les mettre à disposition des citoyens avec des modes de gestion adaptés ; occupation temporaire des bâtiments vacants sous les prix du marché en soutien aux acteurs fragilisés ; organisation évolutive des aménagements de voirie et redéploiement du mobilier urbain pour désengorger les espaces publics ; réflexion sur l’aménagement de la ville nocturne comme espace autonome et alternatif dans la ville 24 heures sur 24.

RÉORGANISER LA VILLE

Nous invitons élus, techniciens, usagers et citoyens à changer de regard pour aborder leur ville comme un système spatio-temporel complexe. Cela nécessite d’observer les pratiques pour repérer les potentiels d’intensification et de désaturation et de les organiser en veillant aux équilibres locaux et à l’égalité entre usagers. La ville malléable n’est pas celle de l’accélération et du changement permanent. C’est celle qui sait s’adapter aux rythmes de chacun dans un équilibre constant entre les besoins de tous, tout en laissant les potentialités ouvertes. Une approche temporelle peut permettre d’infuser des politiques publiques ouvertes à l’incertitude, de laisser évoluer les pratiques, de soutenir le « faire » et d’accompagner la mobilisation citoyenne. C’est une ville attentive aux inégalités temporelles et qui réduit l’écart entre ceux qui ont le temps et ceux qui en ont moins, ceux qui ont les moyens de jongler dans la ville malléable et ceux qui la subissent. La clé des temps est une formidable piste pour imaginer la résilience urbaine et un développement plus soutenable. Poursuivons les expérimentations du déconfinement, regardons mieux celles qui préexistaient et profitons de cette dynamique pour ouvrir un débat plus large en ancrant l’approche temporelle au cœur de la pensée urbaine.

Luc GWIAZDZINSKI géographe, Sylvain GRISOT urbaniste, Benjamin PRADEL sociologue / mai 2020